Testament spirituel de Libermann

Pendant toute l’année 1851, le P. Libermann échangea une série de lettres avec Mgr Kobès, coadjuteur du Vicaire apostolique des Deux-Guinées (Mgr Bessieux).  Trois mois avant sa mort, il écrivit une longue lettre, que nous pouvons considérer comme son testament apostolique et spirituel :

Dans les temps difficiles, se fier à Dieu seul

« Plus nous allons, plus nous pouvons nous convaincre que notre chère Mission de la Guinée est une œuvre de patience, d’abnégation, de douceur et d’abandon à Dieu. Monseigneur, si jamais missionnaire a eu besoin d’être saint, nous devons l’être, nous, plus que tout autre. Si les missionnaires de la Guinée ne sont pas très élevés en sainteté, ils deviendront le jouet du démon qui met tant d’acharnement à nous tracasser, nous tourmenter en tous sens et par toutes sortes de moyens. Je vois plus que jamais que notre vie doit être une vie de sacrifice complet : il faut que nous parvenions à une telle abnégation de nous-mêmes dans les petites choses comme dans les grandes, que nous restions impassibles devant tout ce qui nous arrive; il faut nous attendre à toutes les peines, à toutes les privations, à toutes les souffrances, à des difficultés de tout genre, rester debout devant Dieu, dans la paix, l’humilité, la douceur et dans une pleine confiance en la miséricorde de Dieu; ne désespérer de rien, ne nous exalter de rien, modérant notre joie dans le succès et patientant dans l’adversité; être en toutes choses calmes comme des hommes qui se reposent en Dieu seul, qui ne font que l’œuvre de Dieu, sans aucune satisfaction pour eux-mêmes; de manière que, si nous réussissons, nous nous réjouissions en Dieu et pour Dieu parce qu’il a accompli ses desseins, mais notre joie est douce et paisible ; si nous ne réussissons pas, si nous sommes arrêtés dans notre marche. [. . .] »

Répandre la Parole de Dieu

« Ce n’est pas pour vous faire des observations que je vous dis cela, mais pour épancher mon cœur dans le vôtre. Vous ne sauriez croire quel effet produit sur moi le travail de l’ennemi pour arrêter le progrès de la parole de Dieu et l’effusion de sa grâce et surtout pour mêler les défauts et les imperfections dans le zèle et la générosité de nos chers missionnaires. »

Dieu veut que nous soyons humbles et confiants en lui

« Je considère souvent devant Dieu ce qui nous est arrivé depuis l’origine de cette sainte Mission et je vois que Dieu nous veut humbles, soumis à toutes ses adorables volontés et entièrement abandonnés à lui seul ; pour bénir nos travaux, il faut que nos missionnaires se fassent une occupation sérieuse de leur propre sanctification. Dieu ne nous bénira qu’alors : voilà pourquoi il nous arrête; il veut amortir l’ardeur de nos désirs et l’entraînement de notre action, afin que nos âmes ne s’élèvent pas; il nous éprouve par la douleur, les souffrances et les contrariétés de tout genre, afin de nous tenir dans notre abaissement et de nous sanctifier par la patience, la douceur et par les pratiques saintes et sanctifiantes de la vie religieuse. »

Il est difficile de comprendre les voies de Dieu

« Ce qui me frappe le plus, c’est que Dieu nous a chargés de cette Mission de la Guinée et qu’il nous donne à tous un désir ardent de convertir ce pays et en même temps il nous arrête au milieu de notre marche, il nous enlève précisément ceux qui semblaient être les plus capables de seconder vos efforts et les miens. Sur le nombre de ceux qu’il a plu à Dieu d’appeler à lui depuis qu’il nous a envoyés à ce malheureux pays, depuis neuf ans, il y en a huit ou neuf qui auraient pu devenir d’excellents supérieurs de maison et peut-être même de Mission, il ne nous laisse que les moins capables. [. ..] Que conclure de cette conduite de Dieu? Il nous manifestera ses desseins quand le temps en sera venu : en attendant, je crois voir en cela que la divine Bonté veut nous réduire, nous faire voir quelle estime nous devons avoir de nos efforts et quelle valeur nous devons attacher à nos personnes. Je vous avoue. Monseigneur, que je n’ose pas m’affliger de tous ces malheurs ni des embarras qui en résultent, parce que je suis convaincu que tout cela a eu lieu dans un dessein de miséricorde sur nous et sur ce pauvre peuple que nous sommes chargés d’évangéliser. »

Ses plans miséricordieux pour nous et pour les pauvres. Le chemin à suivre : mener une vie simple parmi ces derniers

« Une pensée m’est venue bien souvent et parfois m’a fortement préoccupé : j’ai pensé souvent que, s’il a plu à Dieu de nous traiter si durement, c’est pour nous punir miséricordieusement de nos péchés. Il semble évidemment vouloir que nous sauvions ce pays, plutôt par notre propre sanctification que par notre zèle ; je veux dire que la sainte volonté de Dieu est que nous nous placions au milieu de ces peuples en menant une vie toute sainte et en mettant un soin tout particulier à la pratique des vertus sacerdotales et religieuses, l’humilité, l’obéissance, la charité, la douceur, la simplicité, la vie d’oraison, l’abnégation, etc. Ceci doit être l’objet de tous nos soins et n’empêchera en aucune manière l’exercice du zèle apostolique, mais au contraire lui donnerait plus de consistance et de perfection. C’est la marche qu’ont suivie les saints Religieux qui ont converti l’Allemagne et l’Angleterre, c’est celle que Dieu veut que nous suivions, c’est la seule qui attirera ses bénédictions ; or il me semble que quelques-uns de nos chers confrères se sont laissés détourner de cette voie: pleins d’ardeur et de générosité, ils ont été entraînés à l’idée de zèle; cette idée de zèle les a portés aux choses extérieures, les a distraits des exercices intérieurs et des vertus de la vie religieuse, évangélique : l’action du climat, qui agite et aigrit les sensations, les trouvant trop extérieurs, pas assez solidement attachés aux vertus intérieures, devait naturellement ajouter sa part et devenir entre les mains du démon un instrument pour les détourner de la vie parfaite. »

La vie religieuse est au service de la vie apostolique : la mission, c’est l’objectif; la vie religieuse, c’est le moyen

« Ce qui a pu donner lieu à cette voie fausse, c’est une idée inexacte de leur état. Ces pauvres enfants, ayant quitté leur pays pour être missionnaires, ont toujours conservé cette idée, je suis missionnaire avant tout; en conséquence et sans s’en rendre compte, ils n’attachaient pas assez d’importance à la vie religieuse et se livraient trop à la vie extérieure, c’est une conjecture dont je vous fais part. Eh bien ! si cette conjecture est fondée, il serait important d’éclairer ces chers confrères en leur faisant voir qu’à la bonne heure, la Mission est le but, mais que la vie religieuse est un moyen sine qua non et que ce moyen a besoin de fixer toute leur attention et d’être l’objet de toute leur préoccupation. S’ils sont de saints religieux, ils sauveront des âmes; s’ils ne le sont pas, ils ne feront rien, parce que la bénédiction de Dieu est attachée à leur sainteté et leur sainteté dépend uniquement de la fidélité aux pratiques de la vie religieuse. »

Souffrances du supérieur

« Je vous assure que je passe parfois des moments bien pénibles, quand je pense aux souffrances continuelles de ces pauvres enfants et à la générosité avec laquelle ils les supportent; je me dis qu’il y aurait là  de quoi faire de grands saints, s’ils étaient bien remplis de l’esprit de leurs règles, s’ils étaient soigneux au travail de la vie et des vertus intérieures et religieuses et que, faute de cette fidélité à l’esprit de nos règles et de ce soin pour la vie intérieure et religieuse, ils perdent un mérite immense qui serait un trésor inépuisable pour le pauvre pays qu’ils évangélisent et ne se rendent agréables à Dieu qu’à demi ; ceci est pour moi un grand déchirement de cœur. [. . .] Cependant, dans le fond, tous vos missionnaires sont bons, et s’ils avaient cet esprit religieux, intérieur, s’ils travaillaient avec fidélité à l’observation de la règle et aux pratiques intérieures, leurs défauts diminueraient. Je croirais qu’un des points auxquels ils auraient besoin de fixer le plus leur attention, c’est à l’agitation et irritation que produit le climat et surtout les fièvres fréquentes. »

Parler aux missionnaires

« Il me vient une pensée et je vous l’abandonne telle quelle et vous ferez comme vous trouverez bon et sage ; c’est que peut-être, feriez-vous bien d’adresser une instruction aux missionnaires pour leur apprendre ce que Dieu demande de leur zèle et de leur fidélité. Dans cette instruction vous pouvez vous appuyer sur les peines et inquiétudes que je vous manifeste, rapporter les idées générales que je vous émets, les exemples des apôtres d’Allemagne et d’Angleterre que je cite ; vous appuieriez vos idées, vous les développeriez, vous les appliqueriez aux pratiques, aux défauts et aux manquements que vous connaissez, selon que la prudence vous le permettra ; vous concluriez par des prescriptions pratiques pour l’intérieur et pour la conduite extérieure et des conseils sages, modérés et fermes ; par là vous donneriez l’élan et vous n’auriez plus qu’à maintenir ce que vous auriez prescrit. Il serait surtout important de bien instruire en particulier ceux qui sont à la tête des communautés, afin qu’ils vous secondent dans le maintien des Règles, de l’esprit religieux, etc.»

Épreuves en Guyane

« Le bon Dieu nous a éprouvés à Cayenne comme en Guinée. Sur les trois missionnaires que j’y ai envoyés, il a plu au Seigneur de nous enlever, au bout de trois mois, le Supérieur, M. Thoulouse*…  Que le nom de Dieu soit béni ! Il est le maître de nos hommes comme de nos œuvres… Je suis trop heureux d’avoir une douleur à lui offrir… »

*Alphonse Hippolyte Thoulouse naît le 4 juillet 1810 à Aubenas, dans le diocèse de Viviers. Il fut directeur des admissions à l’école de la cathédrale de Viviers.  Il devint novice le 25 janvier 1850, fut ordonné prêtre, puis fit sa consécration le 20 avril 1851 à Notre-Dame du Gard.  Il partit pour Cayenne, en Guyane française, à la fin d’avril et y mourut le 16 juillet.