Les écrits de Libermann

Libermann nous exhorta à pratiquer la charité en tout temps, à nous identifier avec ceux que nous servons, et à valoriser la paix, la solidarité, la justice et la liberté, qui trouvent leur sommet en Jésus. Ses écrits illustrent les fondements de la foi, par la mission et leur mise en pratique par les spiritains.

Une communauté envoyée par Jésus-Christ. Règle provisoire des missionnaires du Saint-Cœur de Marie (1840-1845)

« La Société des Missionnaires du Saint-Cœur de Marie est une réunion de Prêtres, qui, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et envoyés par Lui, se dévouent tout entiers pour annoncer son saint Évangile et pour établir son règne parmi les âmes les plus pauvres et les plus délaissées dans l’Eglise de Dieu. De là les articles qui suivent :

Ils doivent se considérer comme des apôtres envoyés par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Voilà pourquoi ils doivent porter profondément gravées dans leurs cœurs et annoncer partout les saintes maximes de son Évangile ; faire connaître ses saints mystères et ses divines volontés à ceux qui les ignorent, attirer à lui les âmes qui se perdent et remplir d’amour et de sainteté ceux qui sont en bonne voie.

Ils ne perdront pas de vue que, s’ils doivent établir l’amour et le règne de Jésus-Christ dans les autres, ils doivent à bien plus forte raison l’établir d’abord de la manière la plus solide et la plus parfaite dans leurs propres âmes.

Leur divin maître les envoie vers les âmes les plus pauvres ; aussi ne peuvent-ils entreprendre de missions que parmi celles qui sont les plus abandonnées et les plus délaissées. Ils auront sans cesse devant les yeux qu’ils sont dévoués à ces pauvres âmes, se regardant comme leurs serviteurs, n’ayant de pensées, de désirs, d’occupation que pour leur salut.

Ils doivent sans cesse s’estimer infiniment au-dessous et infiniment indignes d’une si grande vocation et absolument incapables d’en remplir les grandes et divines fonctions. Ils mettront toute leur confiance dans le Maître qui les envoie et tâcheront de faire tout ce qu’ils pourront pour correspondre le plus parfaitement possible aux grands desseins de Dieu sur eux. »

En 1845, il donna dans une lettre les derniers conseils à deux membres qui mettaient voile à Bordeaux pour le Gabon:

« Ne comptez pas sur vos forces, sur votre prudence, sur votre propre action. Dieu seul et Marie : voilà où il faut placer votre confiance….  À la bonne heure, que votre âme soit toujours guidée par des vues de foi, qu’elle s’appuie toujours sur les principes de l’Évangile; mais votre esprit ainsi animé doit raisonner les choses, agir mûrement et par délibération. Autant que possible, n’agissez dans les choses importantes que lorsque vous voyez clair – tâchez au moins d’entrevoir les choses avant de les entreprendre. Ne laissez rien au hasard, prévoyez tout autant que possible; mais quand vous aurez pris toutes vos mesures, mettez votre confiance en Dieu seul. »

En 1839, Libermann parla de son « Œuvre pour les Noirs » sur l’île Bourbon (Réunion) et en Haïti, au P. Gallais, son directeur spirituel:

« Pour ce qui est des Noirs, dont le nombre est infiniment plus grand que celui des Blancs, les curés ni les vicaires ne s’en occupent en aucune manière. Les maîtres, n’ayant pas de religion, ne songent qu’à en tirer le plus d’utilité possible, de façon que ces pauvres gens sont, dans leur extrême misère, sans la moindre instruction religieuse. Leur ignorance est absolue et je ne sais si, sur dix, il y en aurait trois ou quatre qui sussent faire le signe de la croix. »

Libermann considéra le salut que les prêtres pouvaient apporter à ces âmes.

« Quand on a un peu fréquenté les habitants de ce pays, on demeure convaincu que si quelques hommes apostoliques entreprenaient de venir offrir à leurs âmes le pain de la parole divine, ils les rappelleraient presque toutes à la vie, parce qu’il y a en eux, malgré la corruption des mœurs, un germe de foi, une disposition à croire qui ne manquerait pas de faire produire les fruits les plus précieux à la semence qu’on entreprendrait de répandre dans leurs cœurs. Et il me semble qu’on peut et doit dire qu’ils sont sans foi et sans piété parce qu’ils sont sans prêtres. »

Libermann suggéra que les missionnaires vivent sur le même plan que ceux qu’ils chercheraient à toucher.

« Pour que les missionnaires réussissent en une si admirable mission, il faut qu’ils adoptent un genre de vie plus pauvre et plus mortifiant que celui des Nègres ; tant que ces pauvres gens les verront menant une vie plus douce que la leur, ils ne les comprendront pas ; ainsi Notre-Seigneur, pour avoir le droit de prêcher la pauvreté et la mortification, a voulu naître dans une étable et mourir sur la Croix.

Il faut qu’ils se déterminent à aimer, chérir les Nègres comme leurs frères et leurs enfants, et que leur amitié et tendresse pour eux soient beaucoup plus affectueuses que celles qu’ils auraient pour les Blancs. Il faut qu’ils se  confondent tellement avec les Nègres, qu’ils paraissent, comme eux, méprisés des autres Blancs. »

Les missionnaires devraient aimer les Noirs comme une mère aime ses enfants, il écrit:

« Il faut que la conduite des missionnaires à l’égard des Nègres soit telle que ces pauvres gens soient persuadés qu’un missionnaire s’estime heureux de souffrir la mort pour leur éviter le moindre mal, la moindre peine, et que par là ils aient en eux la confiance la plus grande et la plus absolue. Il faut qu’ils se voient aimés d’eux passionnément en Notre-Seigneur, comme ce divin Maître nous a aimés sur la Croix et nous aime en son très adorable sacrement, comme une mère passionnée pour ses enfants les aime. »

Les missions doivent être établies sur des fondements stables et basées sur les conditions locales:

« Il est assez facile d’entreprendre une Mission, de tâcher d’y obtenir quelque succès avec la grâce de Dieu, c’est là le devoir, la préoccupation unique de tout simple Missionnaire animé de zèle pour la gloire de Jésus-Christ; mais réunir toutes les ressources pour augmenter, étendre et fortifier ce succès, former une œuvre solide et stable, la mettre à l’abri de toute puissance ennemie qui cherche à lui nuire, prévoir les obstacles et prendre des mesures pour les éviter ou les surmonter, poser enfin et consolider sur des bases  inébranlables l’œuvre apostolique telle que Jésus-Christ l’a instituée, ce sont toutes choses très difficiles et dont la responsabilité repose sur nous qui sommes chargés de la direction de cette œuvre importante. »

Prêcher l’Évangile veut dire, en premier lieu, partager la vie de ceux auxquels on est envoyé, comme François Libermann l’écrivait à ses confrères, à Dakar et au Gabon, en 1847 :

« Ne jugez pas au premier coup d’œil ; ne jugez pas d’après ce que vous avez vu en Europe, d’après ce à quoi vous avez été habitués en Europe, dépouillez-vous de l’Europe, de ses mœurs, de son esprit; faites-vous nègres avec les nègres, et vous les jugerez comme ils doivent être jugés; faites-vous nègres avec les nègres pour les former comme ils le doivent être, non à la façon de l’Europe, mais laissez-leur ce qui leur est propre ; faites-vous à eux comme des serviteurs doivent se faire à leurs maîtres, aux usages, au genre et aux habitudes de leurs maîtres, et cela pour les perfectionner, les sanctifier, les relever de la bassesse et en faire peu à peu, à la longue, un peuple de Dieu. C’est ce que saint Paul appelle se faire tout à tous, afin de les gagner tous à Jésus-Christ. »

Libermann distilla l’essence de la vie apostolique spiritaine dans la Règle de 1849:

« Son but est de se dévouer au salut des âmes les plus abandonnées ; la vie de ses membres doit donc être la vie apostolique, et ils doivent s’appliquer à l’acquisition des vertus qui lui sont propres.

Pour le perfectionnement de cette vie apostolique, pour la conservation de la ferveur dans ses missionnaires, et pour la stabilité et l’extension de son œuvre, la Congrégation a pris pour règle fondamentale et invariable, que ses membres vivront toujours en communauté.»

De l’espoir dans la pauvreté.  Écrit en août 1843, juste au moment où le premier groupe de missionnaires du Saint-Cœur de Marie s’apprêtait à partir pour l’Afrique:

« Si nous avions des moyens puissants en mains, nous ne ferions pas grand-chose de bon ; maintenant que nous ne sommes rien, que nous n’avons rien et ne valons rien, nous pouvons former de grands projets, parce que les espérances ne sont pas fondées sur nous, mais sur Celui qui est tout-puissant. Ne vous tracassez pas de vos faiblesses et de votre pauvreté ; c’est dans un état de misère que la puissance de Jésus et sa miséricorde doivent se manifester, et alors toute la gloire en sera pour lui seul, et la hache ne se vantera pas aux dépens de celui qui la manie. »

Lire plus des derniers mots de Libermann dans son Testament spirituel et in Anthologie Spiritaine, Écrits de Des Places et de Libermann.